Si mon collègue designer produit Vincent ne m’avait pas fait l’éloge de La Fabrique du Vivant au Centre Pompidou, je serais malheureusement passée à côté d’une exposition extraordinaire. Elle fait partie d’un cycle appelé Mutations/Créations réunissant plusieurs projets artistiques et scientifiques novateurs autour des biotechnologies et de la re-création du vivant. Le sujet a de quoi faire réfléchir…

 

La première chose qui m’a frappée lorsque je suis entrée, c’est l’odeur. Ou plutôt les odeurs. Des dizaines d’effluves qui se mélangent pour n’en faire qu’une seule, difficilement descriptible. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. C’est simplement une odeur. Une exhalaison organique à la fois familière et intrigante. A priori elle n’a rien à faire dans un musée, mais elle le rend vivant. Elle fait partie intégrante de l’exposition.

Studio Klarenbeek & Dros, Mycelium chair, 2012-2018 Impression 3D de mycélium de champignons

 

J’ai commencé par regarder religieusement les projets un à un avant de découvrir un monde futuriste inconcevable, pourtant à portée de main. Tous ces designers, architectes et artistes ont réussi à modeler le vivant, à le programmer pour que la matière devienne une technologie intelligente et adaptable. Une chaise en mycélium comme alternative au plastique, une chaussure proto cellulaire “auto régénérescente” comme seconde peau, une raie bio fabriquée, toutes ces œuvres exposées et enveloppées dans une odeur fongique qui constituent le nouveau monde qui s’offre à nous.

Shamees Aden, Amoeba 2.0, 2012 Prototype de chaussure

 

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au roman Metacortex de Maurice Dantec que je lisais à ce moment. Le hasard a voulu que la lecture de cet ouvrage de science-fiction m’ait totalement conditionnée au sujet de l’exposition. Metacortex, que j’ai peu apprécié par ailleurs, dépeint un monde dystopique où la nature est devenue programmable. Tout est génétiquement modifié afin que chaque être vivant puisse être contrôlable. Le style d’écriture indigeste de Dantec m’avait causé une grande frustration tant son univers était magistral… mais si mal amené. À chaque page, je tombais dans le gouffre linguistique incompréhensible de l’auteur. Plusieurs fois, j’ai voulu fermer le roman d’exaspération mais à chaque fois, Dantec me retenait en faisant apparaître des tableaux époustouflants de son univers insensé.

The Disease Biophysics Group de l’Université d’Harvard, Tissue-engineered soft robotic ray 
that’s controlled with light, 2018 Ingénierie tissulaire de raie pastenague, microscope,
 élastomère, structures microfabriquées en silicium

 

Cet écrivain a fait naître un schisme dans les sentiments que j’ai à l’égard de son roman imbuvable. Cela m’a permis d’appréhender La Fabrique du vivant comme le médiateur de Metacortex. L’exposition m’a offert une vision différente et plus positive de ce futur biotechnologique. C’est un monde à la fois angoissant, car vertigineux et infini, mais aussi terriblement excitant. Au Centre Pompidou, je suis restée médusée face à cette science-fiction qui n’en était plus. L’exposition donne beaucoup plus à voir et à penser que ce qu’elle en montre. C’est une fenêtre ouverte sur le reste d’un monde encore inexploré. Peut-être est-ce le début de la fin de cette société industrielle, objetisée et froide que nous connaissons ? L’idée de renouer avec le vivant est, à mon sens, plus rassurant…

 

 

Le point de vue de Vincent Viard, designer produit

Au delà de la beauté précieuse du vivant, ne devons-nous pas juger de la réalité morale de ces réalisations ? Devons-nous adopter une vision kantienne et n’avoir un avis que sur les intentions de ces designers ? Ou bien, le résultat seul est juge de la justesse de ces réalisations ? Si je transforme le vivant, est-il bien que je le fasse avec de bonnes intentions ? Ou bien l’unique critère est-il le bonheur apporté à l’humanité ?

Après tout, la nature n’a aucune intention, alors pourquoi faudrait-il se préoccuper des nôtres ?

 

 

Pour en savoir plus sur l’expo, c’est ici !

 

Delphine Romain, office manager