« A force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence,
on finit par oublier l’urgence de l’essentiel »
Edgar Morin

 

En me faisant contrôler dans le métro pour la troisième fois, et bien plus souvent qu’avant la pandémie me semble-t-il, je me suis demandé en quoi ce contrôle faisait partie des « essentiels ». On n’a pas le droit de monter sur scène pour donner de la joie, par contre fliquer les gens pour leur donner des amandes, ça c’est essentiel. Il est vrai que nous n’en sommes plus à une contradiction près, avec la Grande Roue de Lille installée mais interdite au public, les stations de sport d’hiver ouvertes mais aux remontées mécaniques fermées… Et on voit bien que les décideurs eux-mêmes pataugent dans ces notions d’essentiel/non essentiel et rament à séparer les torchons des serviettes.

 

L’Homme ne s’est probablement jamais autant interrogé sur ce point : Qu’est-ce qui nous est réellement « essentiel » dans la vie ?

 

Le dictionnaire qualifie d’essentiel ce qui est vital à l’existence, « indispensable au bon fonctionnement de la vie socio-culturelle ». Dès 1947, le docteur Maslow a bien marqué les limites de cet « essentiel » en identifiants 5 catégories : Survivre d’abord (respirer, dormir, manger…), puis être en sécurité (financière, sanitaire…), avant de penser éventuellement à assouvir de futiles besoins de reconnaissance et d’appartenance. Tout en haut de la pyramide trône le développement personnel et culturel, un luxe auquel les pays riches se sont habitués, jusqu’à ce qu’une pandémie mondiale le fasse dégringoler du sommet. Et rien ne devint plus essentiel que les paquets de pâtes et les rouleaux de papier toilette, les magasins pour les vendre et les salaires pour les acheter.

 

Alors quoi ? Pour bien fonctionner, il suffirait-il donc d’être repu et d’avoir les fesses propres ? Métro-boulot-dodo devient le nouveau sens de la vie et le reste n’est que superflu ? Et pourtant les troubles dépressifs, les problèmes d’addiction, les suicides augmentent et alarment. C’est donc bien que survivre ne suffit pas à nous donner le sentiment d’exister. Vous connaissez sans doute ce mantra, peut-être l’avez-vous même comme moi accroché chez vous, sans y prêter attention : « Enjoy the little things in life, for one day you may look back and realize they were the big things ». A l’aune de l’actualité, il pourrait se traduire ainsi : « Apprécie les non essentiels dans la vie, car un jour tu regarderas en arrière et tu te rendras compte qu’ils étaient les essentiels ». L’odeur du petit café au bar, la chaleur des embrassades, la joie des retrouvailles, les éclats de rire à gorge déployée, la lumière qui s’éteint dans une salle de cinéma ou un théâtre, le sourire d’un inconnu dans la rue, le premier geste qui met des papillons dans le ventre, le choix d’un plat sur une carte, l’excitation de le voir déposé devant nos papilles salivantes, les « On va où », « qu’est-ce que je vous sers ? » et « l’addition s’il vous plaît ».

 

La crise sanitaire nous donne l’opportunité de réfléchir à nos priorités, à nos valeurs, à notre raison de vivre, à notre propre notion de ce qui est essentiel et aux efforts à fournir pour le préserver. Un essentiel que nous avons souvent tendance à prendre pour acquis, en nous laissant glisser sur la pente insidieuse de la routine. Pourquoi suffit-il de vivre dans notre ville de rêve pour cesser de la visiter ? Pourquoi avons-nous si peu arpenté ces librairies qui nous ont pourtant cruellement manqué une fois fermées ?

N’attendons pas la fin de la pandémie pour cultiver les émotions qui nous la rendent supportable car comme disait le Petit Prince « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Sourions masqués, aimons-nous à distance, clickons et collectons, faisons-nous des restos à la maison, atteignons la télé et sortons les jeux de sociétés, improvisons une pyjama party sous prétexte de couvre-feu, faisons le tour des boutiques de maquettisme avec le fiston qui ambitionne de reconstituer la bataille de Stalingrad… oui, ça sent le vécu, instants volés à l’existence d’autant plus intenses qu’ils sont devenus rares, bulles fragiles où l’essentiel de nos pensées et de nos émotions n’est pas plombé par la Covid.… Soyons créatifs et multiplions les petits plaisirs futiles qui font le sel de la vie. Et surtout, quand reviendront tous les non essentiels et avec eux les jours heureux, tâchons de les garder tout en haut de notre liste des urgences, de leur donner l’attention et l’effort qu’ils méritent. Ce serait quand même bête de ne considérer les non essentiels comme essentiels, qu’à partir du moment où on nous en prive, non ?

 

Catherine Sandner