Récemment paraissait dans “Le Figaro” un court article sur les poseurs de lapins, une espèce qui prolifère d’autant plus qu’il n’a jamais été aussi simple d’annuler au dernier moment, sans contact et sans remords. Les plateformes telles que Booking ou Doctolib vantent l’annulation facile, sans frais, sans prise de tête. Elles encouragent de fait à réserver plusieurs dates pour choisir au dernier moment qui sera le client-roi et qui aura son lapin. 

Mais la cuniculiculture me semble être un moindre mal dans l’évolution actuelle de la société. Au moins, un lapin, c’est concret. L’événement est circonscrit, la règle du jeu établie, sinon acceptée, et le lapin devient une variable avec lequel tout professionnel calcule à partir de son expérience et des statistiques (les fameux taux d’annulation).  

Ce qui me semble plus insidieux, c’est le développement de la politique de l’autruche. Tout comme dans la vie personnelle, on ne rompt plus, on ghoste ! J’ai vu ainsi se répandre dans le monde professionnel une véritable phobie de la mauvaise nouvelle. Pourtant, avec la révolution numérique, il n’a jamais été aussi simple de donner une réponse négative à un candidat ou un fournisseur. Plus besoin de prendre le téléphone et d’affronter directement la déception de l’interlocuteur, de nourrir le feu de ses questions ou de se justifier. Il suffit d’envoyer un SMS ou un mail, et c’est fini, terminé, l’annonceur et l’interlocuteur peuvent passer à autre chose. Les Anglais ont même créé un acronyme, quatre lettres TBNT pour signifier “Thanks. But No Thanks”… Et pourtant 1 actif sur 2 est ghosté lors d’un processus de recrutement. 

Alors pourquoi certains préfèrent-ils “faire le mort”, laisser pourrir la situation, s’enfoncer la tête dans le sol, ignorer l’autre, qui reviendra d’autant plus à la charge qu’il n’a obtenu aucune réponse ? Pourquoi choisir une telle stratégie perdant/perdant ? C’est comme si un déficit cognitif s’était développé en même temps qu’une digitalisation croissante. 

Au-delà de l’annonce de la mauvaise nouvelle, c’est à la prise de décision que l’on répugne. Ghoster quelqu’un, c’est parfois juste le résultat d’une incapacité à se dire la vérité, à interroger son propre désir, à prendre position et à trancher. L’espace flou du ghosting devient une zone refuge qui permet d’éviter l’inconfort émotionnel inhérent à tout choix. Ainsi, alors que “l’engagement” est annoncé comme le grand défi professionnel et citoyen actuel, dans les faits, les individus s’engagent de moins en moins.

Celui qui ghoste croit-il réellement pouvoir s’affranchir de toute conséquence, tel l’enfant qui croit disparaître sitôt qu’il met ses mains devant les yeux ? Confiance rompue, image ternie, leadership contesté… Le contrecoup est violent et la rancune tenace. Je m’étonne d’ailleurs qu’un #balancetonrecruteur ne soit pas encore né ! Le recruté a choisi une autre façon de rendre à l’employeur la monnaie de sa pièce : en le ghostant à son tour. En effet, le phénomène qui prend actuellement de l’ampleur, c’est celui de l’employé qui ne se présente pas à son poste le premier jour de son contrat ou du salarié qui disparaît du jour au lendemain, évanoui sans laisser de trace, tel un fantôme. Le ghosting devient ainsi un mode de vie qui contamine la société toute entière. 

Et si, à l’ère de l’engagement durable et de la responsabilité sociétale des entreprises, le véritable enjeu était pour chacun, de commencer à faire preuve de courage et de considération dans sa relation à l’autre ? 

 

Catherine Sandner, New Business Manager