Blog

#openuptogether

Comment la consommation vient aux femmes ?

Il y a des révolutions dans l’émancipation féminine dont chaque femme se souvient ! L’une des plus importantes fut pour moi l’arrivée sur le marché, à la fin du siècle dernier, des lingettes nettoyantes jetables. Je me souviens du jour où j’en ai acheté pour la première fois, alléchée par les bénéfices promis – « Viens donc toucher, sentir, essayer. Regarde comme c’est confortable, pratique, rapide… Fini la corvée du ménage et ta vie de Cosette. Rejoins enfin, toi aussi, le train du progrès ! ». A peine rentrée à la maison, j’ai eu envie de les tester. Ah… cette sensation incroyable de capturer la saleté et la poussière d’un seul geste. Je virevoltais dans la maison prise d’une telle frénésie nettoyante que j’en oubliais tout le reste, le dîner à préparer, les gamins à chercher…. Adieu veau, vache, cochon, couvée ! J’étais la fée du Logis, imbue de ses nouveaux pouvoirs, que rien ne pouvait arrêter.

 

Nous étions ainsi des milliers de femmes à devenir accro, encouragées par des dealers avec pignon sur rue, « toujours à l’écoute de nos besoins » – lingette démaquillante, lingette bactéricide, lingette auto-bronzante, lingette intime… jusqu’à l’improbable lingette essuie-fraises ! Des lingettes pour tout et n’importe quoi, en vente libre, partout !

 

Et une fois que nous étions bien accro, le vent a tourné. Nous sommes devenues les complices d’un « scandale sanitaire », d’une « catastrophe environnementale », clouées au pilori pour comportement irresponsable – « Comment ? Tu utilises encore des lingettes jetables ? Pollueuse ! Inconsciente ! Criminelle ! Tu sais que ça génère près de 10% des ordures ménagères, ces cochonneries-là ! Tu empoisonnes la planète, juste par effet de mode ! ». Bienvenue du côté obscur de la force détergente !

 

Ce faisant, on attise la culpabilité et le perfectionnisme, les deux poisons du bien-être féminin. L’injonction « sois citoyenne » vient s’ajouter aux autres injonctions : sois une bonne mère, une bonne épouse, sois belle, tais-toi et va donc fabriquer tes propres lingettes à base de torchons découpés imbibés d’une décoction détergente à base de vinaigre blanc, d’huile d’olives macérées dans de la potasse et de poudre de perlimpinpin. Ça tombe bien, je me demandais comment j’allais occuper mon week-end !

 

Certes, les lingettes ont été inventées il y a plus de vingt ans, alors que nous n’avions pas la même conscience écologique, mais je ne peux m’empêcher de voir là un schéma récurrent qui transforme la ménagère en bouc émissaire. Elle voit apparaître sur le marché une innovation conçue « pour son bien », censée lui faciliter la vie et répondre à ses besoins, fussent-ils non exprimés. Producteurs, publicitaires et vendeurs la poussent au crime de concert, en parant le produit d’un attrait irrésistible. Vient alors le retour de bâton, quand les vertus pratiques du dit produit sont balayées par ses nuisances écologiques, avec une stigmatisation outrancière de ses consommatrices. Les voilà condamnées par le tribunal social et environnemental pour usage abusif, sommées parfois de revenir à des pratiques archaïques (couches lavables, remèdes de grand-mère, etc).

 

Systématiquement, la consommatrice est entraînée malgré elle dans un cercle vicieux. Quoi qu’elle fasse, ce ne sera jamais assez, ni assez bien. Ainsi, citoyenne exemplaire, elle abandonne le si pratique sachet en plastique pour un Tote Bag, le fameux « sac à trimballer » inspiré des anciens postiers britanniques. Pour ne pas consommer triste, elle s’en fait une collection en toute bonne conscience. Une fois accro à cette nouvelle mode, les études se mettent à pleuvoir et prouvent que le Tote Bag est pire que le sachet plastique, plus polluant à fabriquer et qu’il faudrait le réutiliser jusqu’à 20 000 fois pour en diminuer l’impact environnemental.

 

Mais bon sang, s’il ne faut pas utiliser ces produits, il ne fallait pas nous les proposer. Si on avait évité de nous les fourguer, on n’aurait pas à s’en désintoxiquer ! S’ils sont si nocifs, pourquoi les avoir fabriqués ? Est-ce qu’on n’aurait pas intérêt à réfléchir AVANT ?

Et si le véritable geste écologique, c’était de balayer devant sa porte plutôt que de chasser la sorcière consommatrice ?

Catherine Sandner

Partager

open up !

La newsletter bimestrielle de Logic Design