La France est un pays labelophile ! C’est plus fort que lui : Il faut qu’il mette une étiquette aux gens, et que cette étiquette soit claire, bien visible, immédiatement compréhensible. A défaut d’étiquette, une casquette fera l’affaire. Mais attention, une seule. S’il venait la fantaisie à tout un chacun de porter plusieurs casquettes, où irions-nous ? On n’est pas l’Amérique, que diable !

Dans cette logique, un artiste qui prétendait chanter ET jouer la comédie devenait suspect, un professionnel qui maîtrisait la création ET le négoce perdait en crédibilité… Ainsi, quand je suis retournée à la fac pour suivre une passion toute personnelle il y a vingt ans, à une époque où un consultant travaillait nécessairement soixante heures par semaine, j’ai pris soin de le cacher à mes clients. Et bien m’en a pris. Il a suffi que j’en mette un dans la confidence pour qu’il questionne, comme par hasard, mon degré d’investissement. Si mon indisponibilité avait été due à un autre client, il n’y aurait pas eu débat. J’avais beau revendiquer la fertilisation des compétences, l’intérêt de puiser ailleurs des sources d’inspiration et de s’investir à 200% la moitié de son temps, plutôt que de rester la tête dans le guidon, toujours à la même vitesse, je me sentais comme Galilée s’obstinant à défendre la rotondité terrestre.

Et puis le monde a changé. Il s’est mis à tourner dans mon sens. Les RTT, le digital, la précarité, le virtuel, les start-up, le test & learn… sont passés par là. Soudain on avait plusieurs vies dans une vie. Soudain, des métiers, voire des pans entiers de l’économie, se mettaient à disparaître. Soudain, il devenait dangereux de se limiter à son expertise. Soudain il valait mieux être pompiste que médecin ou avocat, d’après Volkswagen du moins. Soudain, entrepreneur était la norme en matière d’état d’esprit et non plus un truc à cacher dans son CV. Soudain, on ne choisissait plus entre réussir dans la vie et réussir sa vie. Soudain, le businessman n’avait plus le blues car il aurait voulu « être un artiiiste », le businessman était businessman/artiste. Il devenait un slasher, comme ils disent…

Il aura donc fallu vingt ans pour comprendre qu’on peut être professionnel dans ses passions personnelles et qu’on doit rester créatif dans son activité professionnelle. Pour accepter enfin que ce n’est pas l’un ou l’autre mais l’un et l’autre qui font la richesse d’un profil. Et c’est le privilège de l’âge de pouvoir anticiper/observer/vivre d’aussi radicales mutations de société. Si ça se trouve, avec la valorisation de la diversité et les mutations en cours, on verra bientôt l’avènement d’une autre espèce longtemps sacrifiée : le mouton à cinq pattes.

Catherine Sandner